La peine de mort est un châtiment barbare. Je crois bien que j' en ai la conviction à pu près depuis que j'ai l'âge de raisonner. Le spectacle de la pendaison de Saddam Hussein opère à cet égard comme une piqûre de rappel, et donne une occasion d'approfondir cette conviction. Puisque même l'exécution d'un des plus grands tyrans du XXème siècle, responsable de l'assassinat de centaines de milliers et peut-être de millions d'innocents nous soulève le coeur, c'est donc bien que nous avons raison de ne pas y voir un acte de justice, mais plutôt de vengeance.
Sachant que je devrais commenter cet "événement" sur France 24 j'ai d'ailleurs éprouvé du mal à m'endormir vendredi dernier. J'avais l'impression d'être convoqué à une exécution capitale publique. Ce qui fut bien le cas. Je considère pourtant que la décision de diffuser ces images que certains ont trouvé indécente n'est même plus un objet de débat. Sur internet, on peut même visionner la scène tournée jusqu'au bout avec cris et chants de réjouissance. Et puis, je ne crois pas que nous autres journalistes devons nous ériger en autorité morale. Nous devons seulement mettre en garde et éclairer les évènements, pas les occulter ou les édulcorer.
La mort reste pourtant un tabou et j'observe avec satisfaction qu'aucune télévision n'a diffusé la séquence du châtiment jusqu'à son terme.
Il est évidement désolant, tragique au regard de la justice (mais ô combien prévisible!), de voir que Saddam Hussein ne répondra pas de ses crimes les plus graves, ceux dans lesquels certains gouvernements occidentaux ont sur la conscience de lui avoir apporté une forme de soutien...
Il faut bien, aussi, faire cette constation historique: partout ou presque la "mort du tyran" a bien souvent constitué un exutoire. Et quoi qu'il en coûte, que l'exécution de Saddam Hussein ne provoquera sans doute pas l'explosion de violence qu'annoncent déjà certains.
En Irak, ses partisans chercheront à perpétuer la vendetta contre les chiites. Le niveau déjà très élevé de la violence quotidienne ne devrait pas en être très modifié. Une chose s'imposera néanmoins à eux: Ils ne peuvent plus caresser le rêve de le réinstaller au pouvoir. Saddam lui-même, d'ailleurs, croyait très fermement à cette éventualité.
Le reportage de Patrice Claude, dans le Monde, nous apprends d'ailleurs qu'il plaisantait avec ses gardiens américains en leur promettant de leur faire visiter son pays, une fois sa couronne retrouvée. Les quelques protestations venant d'autorités religieuses sunnites, ou de mouvements islamistes comme le Hamas palestinien, sont purement formelles et seront vite oubliées. Il faudra se rendre à l'évidence: Bien peu pleureront l'ancien dictateur ou le considéreront comme un martyr dans le monde musulman. Et pour une raison simple: Saddam a surtout massacré des musulmans, de toutes sortes, en ne faisant guère de distinctions dans son délire paranoïaque entre chiites (qu'il situait en compagnie des juifs et des mouches au sommet de sa haine mais n'en avaient pas pour autant le monopole), et les autres.
Dans le pire des cas la guerre civile continuera comme avant et aboutira à une partition. Dans le meilleur, la disparition de Saddam permettra d'associer les anciens baasistes à un processus de réconciliation nationale. En tout cas, quoi que l'on pense de la peine de mort, il nous faut bien admettre que les irakiens ont procédé à un acte de souveraineté "révolutionnaire", comparable aux exécutions de Louis XVI, d'Eichman, ou plus près de nous des Ceausescu. Au fond, seul les bolcheviks ont été plus loin dans l'abjection en faisant disparaître toute la descendance des Romanov.
L'humanité aura beaucoup progressé le jour ou elle s'entendra sur une justice internationale refusant la peine de mort. En attendant, il n'y avait aucune raison de priver les irakiens de ce procès.
C'est pourquoi la réaction officielle de l'Union Européenne est si affligeante. Qu'elle réaffirme son opposition absolue à la peine capitale est naturel, mais guère étonnant et un peu court. Qu'une grande institution politique qui souhaite rayonner se borne à cette seule profession de foi humanitaire et moraliste en dit long sur son impuissance politique.
L'Europe s'est bâtie sur un rêve de paix dans un continent que les guerres avaient saigné. Ce rêve s'est réalisé-à la Yougoslavie près- mais ses frontières s'étendent. Mais faire de cet horizon iréniste le fondement d'une diplomatie est une grave erreur car elle occulte la cruauté du monde. C'est ne pas voir que tous les peuples ne vivent pas la même histoire que nous, en même temps que nous. Que les nations sont égoïstes et pas encore prêtes à s'unir derrière l'étendard "humanitaire" de l'UE ou de l'ONU. Réaffirmer nos valeurs, c'est essentiel et il ne faut surtout pas céder, en ce domaine comme en d'autres, à la tentation du relativisme culturel. Mais le fait que les institutions européennes et la plupart des gouvernements (à l'exception de quelques-uns comme ceux de Merkel et de Blair) ne soient pas allés plus loin dans leur analyse nous condamne à ne construire qu'une Europe isolée et aveugle, un "hymne à la joie"...
Au fond cette réaction synthétise bien l'impuissance de l'UE à être autre chose qu'une immense association de consommateurs charitables. Un super "Que choisir". Voyez Margot Waldström, vice présidente de la commission européenne (et en charge de la communication), qui vient de publier la liste des dix actions les plus importantes de l'Europe en 2006. Qu'a-t-elle placé
en tête de liste? La baisse des tarifs de communication sur les téléphones mobiles entre pays de l'union...Tout un programme non?
Bonne année 2007 à tous.