Le blog de Sylvain Attal/ "La vie n'imite pas l'Art, elle imite la mauvaise télévision." W.Allen

04 janvier 2007

Journalisme vs web (suite)

J'envoie cette contribution aux pages débats du "Monde", en réponse au point de vue de Jean-Pierre Elkabbach. J'espère q'il sera publié. Je vous en laisse la primeur:

Dans vos colonnes, Jean-Pierre Elkabbach s'inquiète de l'avenir du métier de journaliste à l'ère du web participatif. Il a raison. Mais la solution ne saurait se trouver dans une appellation journalistique contrôlée (par qui?). Le web 2.0 n'est pas une déontologie c'est un outil qui a déjà tout changé. Qu'on le veuille ou non, le temps où une petite élite journalistique décidait de ce qui se dit et ne se dit pas et de qui a le droit de le dire est déjà révolu. Sur le net rien n'est jamais définitif. Tout est soumis à la critique en temps réel. Les citoyens ne veulent plus, par exemple qu'on leur dise qui a ou non les qualités requises pour être candidat aux élections.
L'une des raisons pour lesquelles la France compte un tel nombre de blogs- et probablement davantage qu'aux Etats-Unis si on le rapporte au nombre d'habitants- s'explique par la déception des citoyens dans les medias "dominants". Les internautes ont parfaitement compris que la concentration capitalistique dans le monde des medias, peut-être nécessaire sur un plan économique, n'a pas favorisé la liberté d'expression. Les journalistes sont encore trop dépendants du monde politique dans leur plan de carrière. Il y a encore beaucoup de sujets qu'il n'est pas recommandé d'aborder si l'on ne veut pas tomber en disgrâce. Voyez le nombre de journalistes reconnus qui ont trouvé refuge dans leur blog. Voyez aussi tous ceux qui estiment qu'il n'y a que sur leur blog qu'ils peuvent dire réellement ce qu'ils pensent. Davantage que d'une "évolution" du journalisme, il s'agit plutôt d'un retour aux sources, avec des moyens artisanaux. Les blogs permettent pour un coût quasi nul de s'adresser à un large public devant lequel notre responsabilité personnelle est engagée.
Sur internet, comme chacun le sait le "pire" côtoie le meilleur. Mais après tout ce n'est pas le privilège des blogs! A terme les réputations, bonnes ou mauvaises, redistribueront les cartes aussi sur internet.
En principe, nous autres journalistes ne publions rien qui n'ait été préalablement vérifié et recoupé. On sait bien qu'en réalité beaucoup d'informations tronquées ou fausses sont diffusées dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Pire. Il y a certains sujets sensibles politiquement sur lesquels les medias français n'enquêtent pas, ou pas assez, alors même qu'eux seuls en auraient les moyens. D'une certaine façon, il s'agit d'une nouvelle "trahison des clercs". Il faut parfois aller chercher dans des journaux étrangers des informations sur notre propre vie politique! C'est ce que le public reproche aux journalistes français, en se tournant vers internet ou il a l'impression qu'en tout cas même s'il peut être abusé, on ne lui cache rien. A lui d'apprendre à faire le tri, ou à qui s'adresser pour l'aider à le faire.
Prenons deux exemples "limites" du défi qui est lancé aux journalistes:
Les internautes sont particulièrement friands des théories conspirationnistes sur les événements du 11 septembre 2001. Ces thèses sont particulièrement perverses et difficiles à contester. Aucun journaliste sérieux ne peut les cautionner. Mais exciper de sa qualité et de sa déontologie journalistique ne suffit pas. A terme il faut parier sur l'intelligence et ne pas donner l'impression de vouloir cacher quelque chose.
Deuxième exemple: les images de la pendaison de Saddam Hussein tournées sur un téléphone portable et diffusées sur internet. L'accession du grand public aux nouvelles technologies a rendu caduc le débat déontologique sur les images que l'on peut montrer ou pas. Mieux: ces images, en montrant cette exécution sous son véritable jour, ont dit la vérité et découragé toute tentative d'écrire une version officielle. Mais ces images ne rendent pas superflues une enquête journalistique sur les circonstances de la pendaison, chose qui n'est pas à la portée de n'importe quel blogueur propriétaire d'un téléphone mobile.
Prenons, enfin, l'argument de la gratuité. Il a déjà été utilisé contre la presse gratuite. Elle était censée constituer une concurrence déloyale aux "vrais" journalistes. Or il est prouvé qu'elle a attiré un nouveau lectorat. Certes tout ce qui est de bonne qualité à un coût. Mais c'est aux diffuseurs de rendre solvable la demande d'information. Après tout, il n'est pas nécessaire de payer avant de pouvoir écouter la radio! La publicité est un moyen détourné de faire payer l'élaboration de l'information par le consommateur.
Comme les radios "libres" dans les années 80, le web 2.0 est en train d'obliger les journalistes à se remettre en question. Et tant mieux.
Il est illusoire de prétendre arrêter ce mouvement, comme il est vain de vouloir stopper la mondialisation économique. Est-ce qu'on arrête le courant avec ses mains? Il vaut mieux apprendre à nager!

9 commentaires:

Cyrille Frank a dit…

Excellente analyse à laquelle je souscris entièrement.

Bravo pour votre lucidité, humilité et professionnalisme.

tommy a dit…

Tout à fait vrai !! D'ailleurs, votre article recoupe mon commentaire sur France24 (http://www.blogger.com/comment.g?blogID=9966729&postID=5904666976993700147&isPopup=true) dans lequel je mentionne que cette nouvelle chaîne pour qui vous travaillez encore beaucoup à apprendre dans ce domaine.

Internet et son Web2.0 fait l'effet d'un vrai "tsunami" et brise tout sur son passage (industrie du film, de la musique, des médias, etc.). Et beaucoup d'entre nous, fatigués de ce système hiérarchique "has-been" (traduire passé ou démodé) où tout est contrôlé, s'en réjouissent. Comme vous le soulignez, cela ne sert à rien de se plaindre et d'essayer de lutter contre Internet, il faut plutôt innover et anticiper. Dans quelques années, les personnes à la recherche d'information ne se batterons plus avec les médias pour les obtenir (comme Google qui lutte journalièrement, et ce depuis le lancement de Google News, contre les journaux) mais cela sera plutôt les médias qui devront piocher et trier les informations disponibles sur différents portails Internet d'information, portails dans lesquels les internautes fourniront directement les images (avec l'aide du téléphone portable notamment).

On sait bien qu'en réalité beaucoup d'informations tronquées ou fausses sont diffusées dans les journaux, à la radio ou à la télévision.
Cela me rappelle la satire du journaliste dans la "Leçon de Toto Caca" de Groland (Canal+). Un journaliste est une personne qui ne côtoie que des journalistes et des politiciens et qui connaît toutes les rumeurs; et tous se mettent d'accord pour filtrer les informations. Encore mieux, de nos jours, les journalistes se marient avec des politiciens pour pouvoir encore mieux nous tromper.

Mais, vous le soulevez, le problème d'Internet est le "trop" d'information - des informations qui sont pour la plupart de l'intox, et c'est un réel problème... En effet, c'est à l'utilisateur de faire le tri et peu de gens savent le faire. Heureusement, les moteurs de recherche nous aident à faire ce tri grâce à leur système de notation des sites Internet et blogs: les sites pertinents, gouvernementaux et d'autorité sont généralement toujours placés en haut des moteurs de recherche. On les remercie pour leur aide.

Pire. Il y a certains sujets sensibles politiquement sur lesquels les medias français n'enquêtent pas, ou pas assez, alors même qu'eux seuls en auraient les moyens. [...] C'est ce que le public reproche aux journalistes français, en se tournant vers internet
Entièrement vrai. Mais cela touche malheureusement un minorité de personnes, celles qui ont la présence d'esprit de reconnaître que les médias actuels (télé, journaux) sont de faibles qualités et ne vont pas au fond du problème/raisonnement, et qui se tournent donc vers Internet... Pour ma part, je le constate tous les jours en regardant les journaux télévisés sur les chaînes françaises (TF1/F2) dans lesquels les petits "aléas" français sont plus importants que les nouvelles internationales.

Enfin, pour également donner un exemple HONTEUX d'informations jamais révélées au public, je me souviens d'un reportage diffusé en mars 2006 dans "Envoyé Spécial" (pourtant reconnu comme une des meilleures émissions de reportage) concernant la lutte contre le SIDA en Afrique. Emanuelle Béart, alors ambassadrice de l'UNICEF, a fait une visite au Kenya (pays où je réside). Lors du reportage, Emmanuelle a pu constaté que l'importation de médicaments génériques en Afrique avait cessé et elle a ensuite vaguement essayé de pointer la responsabilité des laboratoires pharmaceutiques et le manque de responsabilité des dirigeants locaux (corrompus, système défaillant, etc.). J'étais personnellement révolté car en allant au fond du problème, on se rend compte que les véritables responsables sont NOS politiciens (les politiciens des pays développés) mais cela, personne nous le dit, mais vraiment personne (voir mon message sur le forum de France2 - http://forums.france2.fr/france2/envoyespecial/SIDA-KENYA-Env-Sp-fond-probleme-verite-ICI-sujet-5893-1.htm).

Je savais très bien que l'Inde avait du cessé la production de médicaments génériques pour pouvoir entrer dans l'OMC et avoir la possibilité d'entrer dans le marché européen et américain... Mais quelle était la position française sur ce sujet ??? Après quelques recherches sur Internet, l'on apprend que notre Ministre du commerce extérieur alors en fonction, Christine Lagarde, avait confirmé publiquement que la France faisait partie des Etats Membres de l'UE qui s'oppose à ce que ce l'import/export de médicaments génériques soit simplifiée (lire un article d'Actup http://www.actupparis.org/article2266.html qui mentionne d'ailleurs que Mme Lagarde était PDG d'un des plus grand cabinet d'avocats du monde habitués à donner des conseils en droit et brevetage à l’industrie pharmaceutique).

Peu de jours avant Cancun, en 2003, l'OMC avait exceptionnellement autorisée l'octroi de licence spéciale à certains pays africains (Kenya, Afrique du Sud) et certains pays producteurs de médicaments génériques (Inde, Chine et Brésil).

Mais le 7 novembre 2005, l'Union Européenne avait rejeté la demande des pays africains d'avoir un accès facile aux médicaments génériques fabriqués sous licence obligatoire dans des pays en développement avancés sur la plan pharmaceutique (comme l'Inde, la Chine ou le Brésil) et a obligé les pays émergeants souhaitant entrer dans le marché européen et producteurs de médicaments génériques (par ex. Inde - software/hardware; Chine - vêtements/voitures) à arrêter l'exportation de médicaments génériques en Afrique.

Bouh !!! J'espère que vous avez tout lu, cela donne froid dans le dos !! Une chaîne publique fait une reportage phare pour sensibiliser les gens lors d'une campagne nationale de dons pour la recherche contre le SIDA (la campagne du "110") alors même que l'argent du "110" va dans la poche des laboratoires de recherche français, les mêmes qui imposent leur politique de brevetage meurtrière et tue des milliers d'enfant dans le tiers monde !!!!

Vous voulez de l'information et connaître la vérité... Allez sur Internet, bloggez, poser des questions, participez à des forums, bref... soyez actif !!!

DS a dit…

J'ai aussi sursauté en lisant le point de vue de JP Elkabbach. En tant que journaliste, je suis loin de souscrire à sa vision du métier, qui consisterait à "dénicher les histoires inédites et à leur donner l'exposition qu'elles méritent". Qui décide de l'exposition que mérite telle ou telle histoire ? L'arrestation du frère de Jamel Debbouze après une altercation avec un autobus, largement répercutée dans les médias, mérite-t-elle vraiment une telle exposition ? Quel est l'intérêt de cette info ? Personne ne connaît le frère de Jamel Debbouze, et tout le monde a déjà eu une altercation avec un autobus...
Il me semble plus intéressant, par exemple, de savoir quelles sont les marques qui utilisent des OGM dans leurs produits. Or, cette info n'est disponible que sur Internet, et aucun média, à ma connaissance, ne lui a donné "l'exposition qu'elle mérite".
JP Elkabbach estime par ailleurs que le journalisme consiste à "faire le tri entre toutes ces paroles, à mettre de l'ordre dans la jungle des contenus." Ce qui me semble bien limité. Et puis, nos concitoyens ne seraient-ils pas capables de trier les nouvelles, de mettre de l'ordre dans les contenus, bref de se faire une opinion par eux-mêmes ?
Ce que semble oublier JP Elkabbach, c'est que le rôle de journaliste, au-delà du simple fait de rapporter les informations, consiste aussi à les mettre en perspective, à expliquer le contexte, à vulgariser si nécessaire, et surtout à en dévoiler les enjeux. La télévision traditionnelle n'est pas capable de s'assurer de cette mission : le temps est compté et le nième attentat à Bagdad ne peut être une info que si on comprend comment a explosé la poudrière. La presse écrite traditionnelle, prise en étau entre la presse gratuite et Internet, ne cesse de perdre des lecteurs et doit se chercher encore un nouveau modèle. Et les blogs ont un rôle à jouer. Non pas avec les apprentis journalistes qui cultivent des amitiés politiques douteuses ou dépendent d'intérêts commerciaux inavouables, mais avec leurs meilleurs représentants, bien informés et à l'écoute de leurs lecteurs qui ne se privent pas d'y aller de leurs commentaires. Le blog est un espace personnel, qui ne dépend pas (à quelques exceptions près) des états d'âmes ou des ambitions d'un rédacteur en chef. Jamais une telle liberté de ton n'a été connue. Le lecteur sait bien à qui il a à faire quand il lit les billets. Ce n'est peut-être pas du journalisme, mais c'est une forme d'information irremplaçable qui mérite, elle, une véritable exposition.

mry a dit…

bravo pour ton article que j'ai d'abord lu dans le monde avant de découvrir ton blog.

il faudrait que nous causions à l'occasion.

Reivilo a dit…

Je l'ai lue oui ce soir. Analyse intéressante de journaliste à destination des journalistes sur le journalisme...

D'un point de vue plus global, je me demande si la blogosphère pourrait réellement constituer une nouvelle entité distincte dans le champ médiatique. Avec des modes de fonctionnement, des pratiques, des codes, des idéologies propres. On parle de cinquième pouvoir et certains développent même une nouvelle idéologie prophétique, nous assurant d'un nouveau modèle social. C'est aussi à mon sens illusoire.

Une note récente de Guy Birenbaum sur le DEL fait état de l'homologie des modes de fonctionnements de la blogosphère et du reste du champ médiatique. On perçoit aussi très bien la domination de l'UMP et du PS sur les blogs politiques.

Mon sentiment est que blogosphère et champ journalistique répondent pour grande part aux mêmes déterminations.

CManu a dit…

Bravo pour cet article que j'ai d'abord lu dans Le Monde avant de découvrir in extenso ici. Je souscris grandement à vos propos, et je l'ai commenté dans mon blog. C'est un peu long (cf. votre post suivant...), je me permet donc de mettre le lien.
http://ainsivamonmonde.blogspot.com/2007/01/info-ou-intox-presse-et-mdia-vs-blogs.html

fred a dit…

Je suis un tout petit peu plus pessimiste que vous sur le sujet. Comme vous je pense que l'internet n'est pas la mort du journalisme, de plus il vous apporte un outil de travail supplémentaire vous permettant de saisir une autre source d'information destabilisant de ce fait "la parole officiel". Mais car il y a un mais : Un blog est forcement orienté puisque espace de liberté, sans hyerarchie chacun peu écrire SA verité ou son ressenti face à un evenement, donc sans parler de partialité mal honnête loin de là chacun peu par son histoire, son éducation, ses origines et ses idées orienté l'information qu'il transmet. De plus un blog est soumis à la loie française, le blogeur est responsable du contenu de ses articles et est soumis à la charte de service du loueur d'accès. Donc à mon sens il y aura dans le temps beaucoup moins de liberté d'expression via le net (comme pour les radio libre).
Et puis ce n'est pas plus différent pour un journaliste, un banquier, un fonctionnaire ou un salarié. Le blog permet d'exprimer les disfonctionnements ou les doutes il n'y a pas que les journalistes qui peuvent rencontrer des difficultés ou des frustrations dans leur travail. Les vecteurs d'informations changent mais ce ne sont que des hommes qui la font avec tout ce que cela comporte. On ne peut compter que sur le sens moral et le professionalisme des journalistes que ce sois de télé, journaux, radio ou même via le net.
Finalement l'idéal est sur le même sujet avoir plusieurs sources d'informations....

fred a dit…

Je vous laisse ce liens d'un bloggeur en chine pour illustrer mon propos face à la liberté toute relative du droit d'expression via internet et les blogs. Vous verrez cela laisse rêveur
http://from-france-2-china.over-blog.com/article-4368727.html

Musique Indienne a dit…

Très belle analyse effectivement.