Si j'en crois Renaud Séchan, il faut croire que oui. Car je fais partie de ceux qui prennent plaisir au spectacle de la corrida, avec-je le précise sans aucune volonté de provocation-mise à mort du taureau. Je ne vous ai jamais entretenu de cette passion jusqu'ici, étant le contraire d'un prosélyte. Je trouve parfaitement respectable qu'on n'aime pas la corrida et même qu'elle répugne à certains. Ce qui m'a poussé à transiger avec ce principe c'est
le clip anti-corrida commenté par M. Renaud. Que dit-il? Qu'il s'agit "à l'aube du troisième millénaire" d' un spectacle "barbare" où l'on "torture" impitoyablement un animal en public. Je reviendrai sur le terme. Mais surtout il invite chacun à "rejoindre la civilisation", en signant évidement la pétition des anti. Me voici donc rejeté, exclu de la civilisation, au sens de Renaud évidement. Car, à vous je ne sais pas, mais à moi ce type de discours m'évoque furieusement la rhétorique du bien et du mal qui hérisse tant le même Renaud et d'autres avec lui, lorsqu'elle est employée par Bush, par exemple, à propos de l'Irak. M. Renaud est tellement persuadé d'incarner la civilisation, que, forcément, tout ce qu'il n'aime pas et ne comprend pas est assimilé par lui à de la barbarie.
Je ne vais pas me livrer à une longue argumentation sur le sujet. Je renvoie simplement à l'ouvrage de Francis Wolff (ENS) "Philosophie de la Corrida"(Fayard), et pour ceux qui ont moins de temps à sa récente
tribune dans Libé.
J'insiste seulement sur un point: Pour qu'il y ait torture, il faut que le "torturé" soit au préalable privé de ses moyens de défense, ce qui n'est nullement le cas du toro de combat. Celui-ci est au contraire élevé afin de développer au maximum son agressivité et sa combattivité. Une toute petite partie des bêtes sera d'ailleurs jugée digne de combattre dans des arènes, ce qui rend l'activité d'éleveur extrêmement aléatoire. Interdire la corrida aboutirait au contraire de ce que souhaitent les "anti"( du moins je l'espère) à la disparition totale de ces races de taureau, élevées chèrement dans le seul objectif du combat. ce serait un véritable génocide. On touche ici au ridicule de ce combat: "protéger" cet animal si particulier, revient donc, paradoxe absolu à la faire disparaitre en tant qu'espèce.
Reste la question du spectacle. S'agit-il d'un spectacle visible par "tous publics". Certainement pas. Il y a tous ceux qui ne supportent pas, ne comprennent pas. Ceux-là ne sont pas obligés de payer (cher) des places pour les arènes, ni même de le regarder à la télévision. Et les enfants? Je ne crois même pas qu'il s'agisse d'une question d'âge. J'ai élevé mon fils dans le respect des animaux, et nous avons un animal domestique qui est pour nous comme un membre à part entière de notre famille. Je ne l'ai jamais obligé à voir une corrida. Pendant longtemps, l'idée de la mise à mort lui posait problème. Jusqu'au jour où, à 9 ans, il était lui même demandeur. Il avait l'intention de se cacher les yeux pendant ce moment qu'il continuait de redouter, mais, sans s'en rendre compte, il l'a parfaitement supporté, et, je crois compris la chose.
L'animal meurt(souvent) dans l'arène. Bien ou mal c'est une autre question qui n'intéresse que les aficionados. C'est violent. Il meurt aussi violemment dans la nature lorsqu'il se trouve face à un de ses prédateurs. Or le taureau est une proie et l'homme qui l'a élevé est son prédateur. Il en va de même de la vache qui discrètement est emmenée à l'abattoir pour finir en steak dans nos assiettes. Sans que cela suscite autant d'émotion, alors que soit dit en passant, parfois cela devrait.
Certains enfants, et même certains adultes-ce qui est moins excusable- ont du mal à admettre ces évidences de l'ordre naturel qu'ils perçoivent comme de la cruauté. Un lion qui broie le cou d'une gazelle est-ce de la cruauté, ou simplement naturel, l'exercice de son instinct? Un chat peut-il encore chasser des oiseaux, ou bien cela lui sera-t-il bientôt interdit? Et les vers de terre dont se repaissent les oiseaux ne font-ils pas eux aussi partie du règne du vivant? Allons nous aussi les protéger et faire en sorte que les oiseaux deviennent végétariens? La bien-pensance actuelle, le principe de précaution et l'hygiénisme triomphant voudraient nous faire oublier cela et nous parlent de torture en mettant sur le même plan le sort des taureaux de combat et celui des réfugiés du Darfour. Au fond, tout simplement l'homme sur le même plan que l'animal. Mais si nous avons bien des devoirs envers les animaux, n'est-il pas, au contraire indispensable que l'homme prenne conscience de sa supériorité sur l'animal. Contrairement au fauve qui charge par instinct (en tout cas c'est dans cet objectif qu'il est élevé), l'homme ou plutôt le torero, lui, n'obéit pas à une pulsion. Au contraire, il codifie étroitement la mise à mort, la sublime et l'apprivoise en même temps, sans doute pour adoucir le sentiment de l'ineluctable. En respectant ces règles qu'il a lui-même fixées, il accepte aussi la possibilité d'y laisser sa vie. Il est aussi possible de voir dans la mise à mort l'accomplissement de la civilisation (et oui!) sur la bestialité. L'homme peut tuer un taureau dans une arène. Mais il a su faire preuve du savoir faire nécessaire pour faire naitre, vivre et mourir celui qui devient, une après-midi, son adversaire.