Le blog de Sylvain Attal/ "La vie n'imite pas l'Art, elle imite la mauvaise télévision." W.Allen

16 juin 2005

Quand l'oncle Sam s'invite chez Molière



Parlons culture. Ce matin, sur France Culture, un dialogue passionnant avec Gérard Mortier, ancien directeur du festival de Salzbourg. Un homme qui a été confronté aux sinistres préjugés ostracisés de la clique de Haider, en Autriche. Cela rappelle un peu ce qu'à tenté de faire le FN dans le midi de la France, avec parfois des succès, comme à Orange, mais jamais avec une réussite totale car la politique culturelle est fortement centralisée en France, pour le pire, comme-c'est le cas ici- pour le meilleur.
Passionnant dialogue, car Alexandre Adler a fait observer que, de plus d'un point de vue, notre Europe actuelle semble plongée dans un climat weimarien. Y compris avec le rayonnement culturel qui fut celui de cette époque. "
seulement, un jour, on a cessé de s'amuser." nous rappelle Adler. Mortier, qui crois, lui, le concept d'Etat Nation dépassé, pense que la culture est la seule chose qui puisse fonder l'homme, le citoyen européen.
Il est vrai que Mozart ou Beethoven se sentaient plus européens qu'autrichien ou allemand et que la réalité des Etats Nations est récente (deuxième moitié du XIXème siècle). Il est vrai aussi que, l'on pourrait sans dommage excessif augmenter la part du budget européen consacré à la culture (aujourd'hui 0,4% du total avec l'Education! la seule PAC ingurgitant 40 % des dépenses.)
Mais en France, nous avons une foi sans borne, aveugle, dans "l'exception culturelle", davantage encore que dans notre modèle social. C'est désormais notre unique fierté, et nous voyons dans cette forme d'étatisation de la culture la preuve de la supériorité de notre civilisation sur celle des prosaïques (pour ne pas dire pire) anglo-saxons.
Or, je ne partage pas du tout cette vision. La culture, c'est indispensable, mais cela ne suffit pas, surtout au XXIème ou l'information et le commerce ont pris une importance aussi grande dans les rapports sociaux. La culture, pour 90% des gens se résume à la télévision, devant laquelle il passent plus de trois heures par jour. On peut ésperer faire évoluer cela, mais cela ne se fera pas en un jour. Par ailleurs une Europe du chômage est, me semble-t-il, condamnée à voir se propager le populisme et la xénophobie. La politique culturelle n'y changera rien.
Surtout, ce complexe de supériorité, très français, n'augure parfois rien de bon.
Je voudrais en donner un exemple.
Il s'agit du spectacle que donne actuellement la Comédie Française: Molière-Lully. Le projet de Jean-Marie Villegier est de jouer Molière, comme au temps du Roi Soleil, avec la musique de Jean-Baptiste Lully, interprétée par les Arts Florissants, et avec des ballets réglés par Wilfride Piollet et Jean Guizerix.
Je ne vais pas faire une critique détaillée, ce n'est pas mon métier. Il y a deux pièces, la première, la plus connue, l'Amour médecin est savoureuse, mais avec, déjà, une légère tendance à la caricature. Or avec Molière, ce n'est pas la peine d'en rajouter, sinon le burlesque n'est pas loin. Et Molière n'est pas Buster Keaton. Quand à la deuxième pièce, "Le sicilien, ou l'amour peintre", outre que la mise en scène est tout à fait consternante (on se croirait chez Philippe Bouvard), au dernier acte, le personnage incarnant la justice est représenté sous les traits d'un oncle Sam, barbe, chapeau haut de forme et manteau taillés dans la bannière étoilée. Le mari trompé et abandonné fait appel à lui pour venger son honneur. Vous voyez la subtile allusion. Le pire c'est que le public s'est mis à applaudir à tout rompre devant cette "trouvaille" de mise en scène, ne s'apercevant pas que l'on faisait appel ici à ses plus bas instincts, comme trop souvent à la télé. J'ai le regret de le dire, mais, dans un autre contexte, à la fin du XIXème siècle par exemple, on aurait fait appel au même genre d'effet, mais on se serait servi d'une caricature de Juif à papillotes. Cette forme d'anti-américanisme "culturel" a desormais la fonction qu'avait, jadis, l'antisémitisme aujourd'hui discrédité, comme disait Bernanos.

1 commentaire:

Mark a dit…

Bonjour,

Je prends beaucoup de plaisir à lire vos commentaires sur l'actualité ou sur notre société.
Vos jugements sont lucides et ne versent jamais dans la facilité de l'air du temps ou des poncifs à la mode.
Un autre regard et une autre approche sur les relations internationales.
Continuez ainsi. Merci